20 ans après Tara Arctic, retour dans les glaces pour la Fondation Tara Océan

De la baleine à la madeleine

Interview d’Etienne Bourgois, Président fondateur de la Fondation Tara Océan, menée par Dino Di Meo

En 2006, vous partiez à l’aventure pour une dérive sur la banquise du Pôle Nord à bord de la goélette Tara. Vingt ans plus tard, vous voilà de nouveau sur la glace avec cette fois un bateau totalement révolutionnaire, lui aussi spécialement conçu pour une telle expédition. L’envie d’exploration ne vous a jamais quitté ?

A l’époque, pouvoir faire la dérive et réécrire le voyage du Norvégien Fridtjof Nansen m’avait motivé pour racheter Tara. La goélette qui avait été spécialement conçue pour la dérive ne l’avait malheureusement jamais faite. Ma rencontre amicale avec un spécialiste et explorateur des pôles, Bernard Buigues, m’avait donné l’envie de polaire, de Sibérie, d’aventures et d’explorations pour la planète. Cette passion ne m’a jamais quitté. 

Etienne Tara Arctic
©Francis Latreille

Et dix ans plus tard, l’envie d’y retourner vous reprend mais avec un bateau qui tient plus de la soucoupe volante.

L’expédition Tara Arctic ne comptait pas de programme scientifique lié à la biologie. Pour ça, j’ai eu l’idée d’un bateau plus adapté. Avec Romain Troublé, nous avons donc commencé à travailler avec Olivier Petit, un des architectes de la goélette. On a imaginé un bateau sans voiles et surtout rond comme une roue de vélo avec un puits au centre et des rayons qui le rendraient très résistant. Cinq ans plus tard et de nombreuses versions, avec le soutien du Prince Albert II de Monaco, les plans ont été soumis au bureau d’études Mauric qui prouva qu’un bateau rond aurait eu des difficultés à naviguer et à aller droit ! On l’a donc un peu écrasé sur les côtés. Maintenant on dirait une grosse madeleine avec une superstructure en forme de dôme au-dessus. On est passé de la goélette surnommée la « baleine » à la « Tara Polar Station », sorte de madeleine.

Sa mise au point a pris beaucoup de temps

Il fallait surtout trouver les moyens de le réaliser. Heureusement grâce à de nombreux mécènes la Fondation a pu lancer les études et nous avons obtenu le soutien essentiel de l’État Français, pour financer la moitié de la construction. En fait, onze ans ce n’est pas si long.

Les scientifiques ont été impliqués dans le design du bateau et ses aménagements adaptés aux recherches scientifiques envisagées, et surtout conçu pour durer puisque, à ce jour, 10 dérives sont prévues dans les 20 prochaines années. C’est ce qui rend le projet attractif et très solide pour la science. Si nous y parvenons ce sera une référence majeure. 

C’est un brise-glace chinois qui vous a accompagné pour la mise en glace… 

Cela fait longtemps que les Chinois veulent participer au projet global que représente la recherche scientifique qu’incarne la Fondation. Cette fois-ci, ils nous ont surtout aidés pour la logistique en ouvrant les derniers kilomètres dans la banquise. La coopération fut exemplaire il faut le souligner bien que lors d’une manœuvre, nous ne sommes pas passés très loin d’une collision avec un capteur scientifique dépassant du brise-glace. Le capitaine Martin Hertau et l’équipage ont eu le bon réflexe…

©16th CHINARE

Avez-vous eu des difficultés avec les autorités russes ?

Non, la navigation dans leur Zone Économique Exclusive fut bien préparée, et tout à fait normale. Les autorités Russes nous ont officiellement accordé le permis pour la route maritime du Nord. En raison du mauvais temps, il a fallu leur demander la permission de mouiller 36 heures à l’abri de la côte dans leurs eaux territoriales, qu’ils ont accepté. Comme partout nous avons dû rendre compte de notre position et de nos intentions.

Cette expédition est-elle bien plus importante qu’il y a 20 ans ?

Fin 2003, Agnès et moi avons acheté le bateau et trente mois après nous étions partis pour une dérive polaire. C’était osé car personne n’y croyait d’où la difficulté à recruter un premier équipage. Aujourd’hui c’est différent. La Fondation a choisi une équipe de marins, un docteur et un correspondant de bord. Les 35 laboratoires impliqués dans l’expédition Tara Polaris I ont quant à eux proposé les chercheurs embarqués. Toute cette équipe a subi des tests médicaux et psychologiques, suivi d’une intégration en huis clos dans le Jura. Mais ce qui a changé surtout, c’est que tout ce monde-là communique en haut débit avec la Terre désormais. Il y a 20 ans, on était à la pointe du progrès avec l’iridium, qui marchait très mal. Aujourd’hui, tout le monde est sur les réseaux…

L’hiver, il y a douze personnes à bord dont quatre marins dans un habitacle de 420 m2. Ils seront 18 en été. Mais il y a surtout 80 scientifiques impliqués à terre et plus de 200 protocoles à mettre en œuvre. Les équipements des laboratoires du bord ont été multipliés pour pouvoir étudier les micro-organismes vivants dans la glace, l’eau et l’atmosphère, mais aussi analyser la colonne d’eau sur près de 2 500 mètres, envoyer des robots sous la banquise et également faire de l’analyse génomique…

Elle est aussi beaucoup plus coûteuse…

Pour la première dérive il y a 20 ans j’étais très engagé avec Agnès qui avait quand même investis 6 millions d’euros après le rachat du bateau. Tara Polaris I coûtera sans doute plus cher mais tout dépendra de la logistique. Il est encore prématuré de donner un chiffre. Il va y avoir des rotations des équipes en avion au retour du jour en avril. Au printemps, la banquise est encore compacte. Après elle se disloque, la neige en surface fond, les changements d’équipage ne peuvent se faire qu’en brise-glace d’opportunité.

Dix dérives en vingt ans ne risquent-elles pas d’être compliquées à organiser.

Une dérive tous les 2 ans, cela signifie 18 mois en mer, le retour du bateau, son entretien et la préparation pour le nouveau départ. Avec la fonte des glaces en été, ces dérives seront sans doute de plus en plus courtes. Et il faudra absolument être début septembre au nord de la Sibérie avant que la glace ne se reforme. Cela veut dire partir mi-juillet alors que le bateau n’est revenu qu’autour du nouvel an.

Votre marque de fabrique est une vision à long terme… 

Je réfléchis à un nouveau bateau à voile, je pense qu’il faut créer un nouveau bateau d’expédition capable de naviguer à la voile avec des énergies renouvelables à bord. Un bateau scientifique adapté aux techniques d’aujourd’hui. J’aimerais commencer à étudier cette idée avec les équipes qui ont acquis un savoir-faire unique. Puis travailler avec les scientifiques. Et le temps passe vite… je m’inscris dans les projets à long terme. Il y a trois ans j’ai lancé « Tara 2050 ». Que fera la fondation à ce moment-là ? L’état de la recherche océanographique ? Le but est de continuer à étudier l’impact du réchauffement climatique et des pollutions sur la biodiversité qui joue un rôle majeur dans la machine climatique et la santé commune qui impacte déjà aujourd’hui l’humanité. 

La Fondation Tara Océan prend beaucoup d’ampleur aussi.

Oui ce changement d’échelle est formidable, mais exigeant à la fois. J’espère un jour que nous pourrons mettre en place une sorte d’antenne de la Fondation en Amérique du Sud, comme nous l’avons déjà fait au Japon, et de continuer à renforcer les échanges de scientifiques Nord-Sud, comme on le fait déjà depuis plus de dix ans. La Fondation Tara Océan compte aujourd’hui 60 employés. On renforcera le plaidoyer et la partie éducation puisque déjà 280 000 enfants suivent Tara en 2026. Avec Agnès, la Fondation continue à inviter les artistes via un jury professionnel de la Culture. Plus de 70 artistes sont venus jusqu’à présent à bord, et de nombreuses institutions culturelles internationales nous rejoignent depuis quelques années.

Bon vent !

©François Dourlen

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