Comment intégrer davantage la science dans les décisions politiques ? L’ambition de Tara Europa Lab

Une communication nécessaire entre les scientifiques et les décideurs politiques

Qu’est-ce que le science-to-policy ?

Ce qu’on appelle “science-to-policy”, c’est le fait d’isoler dans la production scientifique le contenu permettant d’aiguiller les décideurs politiques dans des choix complexes. 

Actuellement, le volume de contenus scientifiques produit est immense et pourtant, il existe un fossé encore relativement fort entre la science et la politique, notamment la prise en compte effective des données scientifiques dans la politique.

Ceci peut s’expliquer par deux éléments majeurs. D’abord, la science est historiquement synonyme de découverte et de compréhension : les questions scientifiques à venir se soulèvent d’elles-mêmes dans la continuité des résultats publiés. Ainsi, la science ne répond pas nécessairement aux enjeux de société. Ensuite, même s’il existe du contenu scientifique pertinent pour les besoins des décideurs, les espaces permettant un échange direct entre ces acteurs sont encore limités.

Tara Europa Lab à Tallinn Juillet 2023
Tara Europa Lab à Tallinn Juillet 2023 ©Anne-Kristell Jouan / Fondation Tara Ocean

Les politiques du Climat, porte d’entrée de la science en politique

Cette absence de corrélation directe entre production scientifique et prise de décision politique prend néanmoins une trajectoire tout autre depuis 50 ans et la consolidation d’un consensus autour de l’origine humaine du dérèglement climatique. Ce constat scientifique d’une évolution du système Terre mettant en péril la survie de l’Humanité appelle nécessairement à une prise de conscience qui se traduit rapidement en décisions politiques. 

Ainsi, la conférence de Stockholm tenue en 1972 fait date comme le premier événement majeur à l’interface entre scientifiques et politiques. Organisée en réaction à l’historique rapport Meadows, qui théorise les limites de la croissance, cette conférence vient poser les fondements conceptuels de l’économie circulaire.

Il ne s’agit cependant là que des prémices de cette interaction entre science et politique. 20 ans plus tard, force est de constater que ce consensus scientifique n’a que très peu infléchi les processus de décision. Le Sommet de la Terre de Rio, tenu en 1992, marque donc le second grand moment de cette introduction de la connaissance scientifique dans les sphères politiques. Ce Sommet entérine le concept de développement durable, liant explicitement une notion économique et politique, le développement, aux besoins de durabilité soulevés par les scientifiques.

Le Climat constitue en quelque sorte la porte d’entrée du monde scientifique universitaire dans les processus de décision. L’aboutissement de ce nexus science / politique réside peut-être dans la création du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), un conseil scientifique international dont le but est de consolider un consensus scientifique. Plus récemment, le contenu de leurs publications inclut désormais même des conseils spécifiques sur les actions à prendre pour lutter contre le dérèglement climatique.

Mais où se situe l’Océan dans ce science-to-policy ? A l’image du Climat, la société civile a joué un rôle clé dans la mise en relation des scientifiques liés à l’étude des écosystèmes marins et les décideurs et décideuses politiques. En France, la Fondation Tara Océan est impliquée dans la construction de ce lien science-to-policy depuis plus de 10 ans.

La Fondation Tara Océan : porter la science de l’Océan auprès des décideurs

20 ans de science au service des politiques de conservation de l’Océan

Depuis 20 ans, la Fondation Tara Océan applique à l’étude de l’Océan une science innovante de haut niveau. Elle travaille surtout à partager cette nouvelle approche avec l’ensemble des composantes de la société : grand public, scolaires, professionnels et politiques.

La science de Tara porte sur deux grands éléments :

Prélèvement d'échantillons à bord de Tara
Prélèvement d’échantillons à bord de Tara ©Alexis Gilli / Fondation Tara Océan

Dès ses premiers programmes scientifiques, les connaissances scientifiques apportées par les expéditions de la goélette présentent un lien direct avec les négociations climatiques internationales. Le plancton, la majorité invisible de l’Océan, joue un rôle fondamental dans l’équilibre climatique planétaire. Le phytoplancton, en réalisant la photosynthèse, pompe le carbone atmosphérique qu’il séquestre dans l’Océan profond. Par l’étude poussée de ces organismes planctoniques, les scientifiques participant à l’aventure Tara ont ainsi permis à la Fondation de disposer d’une assise de connaissances robuste pour porter le rôle climatique clé de l’Océan auprès des décideurs politiques.

La date symbolisant l’entrée en jeu de la Fondation Tara Océan dans les acteurs “science to policy”, c’est l’escale de la goélette à Rio de Janeiro en 2010 durant la mission Tara Oceans qui aboutira 2 ans plus tard à la présence de la Fondation à la conférences pour le développement durable des Nations-Unies, “Rio+20”.

En 2015, à l’occasion de l’accueil de la COP21 par la France à Paris, la goélette Tara incarne pleinement cet espace dédié à la mise en relation des scientifiques avec les décideurs et décideuses politiques en accueillant le pavillon bleu de la COP :  un espace dédié à porter les arguments scientifiques en faveur de l’inclusion de l’Océan et son rôle climatique dans les Accords de Paris. La Fondation initie avec quelques partenaires la Plateforme Océan et Climat, une structure visant à consolider un dialogue entre scientifiques et décideurs politiques.

Depuis, forte de son statut d’observateur spécial à l’ONU, la Fondation participe à la majorité des grands temps de l’Océan : COP Climat, COP de la Convention de la Diversité Biologique, Conférence des Nations-Unies pour les océans, … Les thématiques de plaidoyer se sont élargies mais la volonté de faciliter l’échange entre décideurs et scientifiques reste au cœur de la philosophie de l’équipe plaidoyer de la Fondation.

Les expéditions, une opportunité pour fédérer une “communauté Océan”

L’émulation autour des escales de la goélette Tara lors de ses expéditions scientifiques représente une opportunité clé pour engager les décideurs et décideuses politiques dans un lien fort avec l’Océan. En 2014, à l’occasion de l’expédition Tara Méditerranée, la Fondation a initié une série de dialogues entre scientifiques et acteurs locaux sur des enjeux spécifiques aux régions des escales. Ces workshops, les Tara Med Lab, ont permis de fédérer une communauté autour de l’enjeu commun de lutte contre les pollutions plastiques en Méditerranée. L’objectif de ces labs était d’engager un échange autour de l’optique véritable de développement durable, c’est-à-dire qui prend en compte toutes les variables d’un problème (économique, sociale, environnementale).

Le Tara Europa Lab, un espace d’échanges entre acteurs européens

Durant 2 ans, l’EMBL et la Fondation Tara Océan vont conduire une expédition longeant l’ensemble des côtes européennes dans le but de mieux comprendre la biodiversité littorale ainsi que les pollutions issues des activités anthropiques. Cette expédition unique, TRaversing European Coastline (TREC), déploie un ensemble de protocoles standardisés à terre et en mer sur l’entièreté de son tracé. Elle aura ainsi un potentiel extrêmement précieux d’inventaire de ce qui se trouve dans les sols, l’eau et les sédiments. Elle permettra également d’effectuer des comparaisons entre les différentes régions étudiées.  En ne se focalisant pas sur un enjeu spécifique, TREC permet de disposer d’une vue d’ensemble de l’”exposome” c’est-à-dire, de la combinaison de molécules issues de nos activités auquel est exposé l’écosystème.

Ainsi, le Tara Europa Lab a été pensé dans une démarche inverse : comment TREC pourra contribuer aux enjeux spécifiques à chaque région ? À certaines escales majeures de l’expédition,  l’opportunité sera saisie de lier cet échantillonnage paneuropéen aux problématiques spécifiques à la région traversée. L’objectif est d’engager un dialogue entre acteurs locaux, qu’ils soient issus de la société civile, d’institutions gouvernementales ou de corps universitaires, et d’identifier comment les résultats de TREC pourraient bénéficier aux initiatives en cours.

Sous la forme de sessions de table-rondes permettant l’échange et la communication, les Tara Europa Lab renvoient à l’enjeu de lien entre production scientifique, besoins de société et décision politique.

Tara Europa Lab à Tallinn Juillet 2023
Tara Europa Lab à Tallinn Juillet 2023 ©Anne-Kristell Jouan / Fondation Tara Ocean

Travailler avec les projets européens, une opportunité unique de jouer collectif

Cette série d’événements est le fruit de la collaboration entre la Fondation Tara Océan, l’EMBL ainsi que deux projets européens : BIOCEAN5D et Bluermediomics. Le fondement des Tara Europa Lab étant la mise en relation d’acteurs différents pour diffuser le plus largement possible les recherches et les futurs résultats scientifiques de l’expédition TREC, il est apparu comme une évidence que ce projet devait être réalisé en collaboration. La coopération avec des projets européens permettra d’amplifier l’impact de ces événements. La force du collectif sera motrice afin que les Tara Europa Lab touchent une communauté plus large et dépassent les frontières nationales. 

BIOCEAN5D est un grand projet interdisciplinaire destiné à mieux comprendre l’impact de l’activité humaine sur les mers et les côtes d’Europe. Les données prélevées localement dans le cadre de TREC et l’analyse de l’impact des activités humaines sur la biodiversité marine et terrestre viendront renforcer et consolider scientifiquement les plaidoyers spécifiques aux enjeux locaux. Les Tara Europa Lab seront le lieu de rencontre entre les scientifiques de TREC et les acteurs locaux (ONG, décideurs et décideuses politique, représentants d’activités industrielles locales,…)

BLUEREMEDIOMICS développera de nouveaux outils et de nouvelles approches pour explorer les données du microbiome marin. Un des objectifs de Blueremedimics est de produire des outils appliqués à partir de l’étude du microbiome. Le programme fournira des outils pertinents à destination des décideurs et décideuses politiques. Le Tara Europa Lab permettra de connecter à des communautés d’acteurs partout sur les côtes européennes et ainsi d’identifier des initiatives déjà en place pour lesquelles ses outils seraient bénéfiques.  


L’expédition Tara Europa est une aventure scientifique inédite pour la Fondation Tara Océan, avec un dispositif de recherche très complet porté sur les enjeux de pollution à l’interface terre-mer. Sur les enjeux environnementaux, la mission présente aussi un intérêt majeur pour le plaidoyer de Tara, porté cette fois-ci sur l’impact de différentes pollutions terrestres sur l’environnement marin et aussi sur la santé humaine. La Fondation, dotée du statut d’observateur spécial aux Nations unies, joue depuis plus de dix ans ce rôle de facilitateur entre la science et les décideurs sur des processus de gouvernance de l’Océan, comme par exemple sur la haute mer ou sur le climat. 

Cette fois-ci, les cibles seront différentes, comme par exemple la négociation sur le traité plastique ou la directive sur les produits chimiques de l’Union Européenne. 

(Avec le programme scientifique TREC, et avec la publication des premiers résultats dans les prochaines années, la Fondation sera légitime pour porter des constats et recommandations sur l’arène politique, en vue de soutenir les législations en cours et à venir qui visent à limiter l’usage de certaines substances par notre société. Car aujourd’hui nous savons que certaines substances utilisées dans divers produits chimiques – BPOs, PFAs, Phtalates, entre autres – sont toxiques et présentent une menace pour la santé des écosystèmes marins et sur notre santé.)


Au fil des Tara Europa Lab

Tallinn : phénomène d’eutrophisation

La Mer Baltique est un bassin océanique relativement clos : le cycle de renouvellement de l’eau peut durer jusqu’à 30 ans. Les pollutions et intrants déversés par les activités anthropiques à terre ruissellent donc jusqu’à la mer et s’y concentrent en quantité extrêmement élevées. Tout particulièrement, les intrants agricoles (engrais ou effluents d’élevage), une fois dans l’eau, stimulent la croissance d’algues et de bactéries en proportions telles qu’elles asphyxient le milieu. Ce phénomène s’appelle l’eutrophisation.

Le Tara Europa Lab de Tallinn s’est donc intéressé à cet enjeu clé, dont les pistes d’amélioration résident avant tout sur la transition des activités agricoles et industrielles à terre. Joonas Plaanmembre du Conseil d’Administration du Fonds Estonien pour la Nature (FEN), a d’abord pu rappeler ce constat scientifique sans appel, relayé depuis plusieurs dizaines d’années par les ONG estoniennes dont le FEN. Aux côtés d’Helen Sooväli-Seppingvice-recteur à la transition verte de l’Université de TalTech, ils ont appelé les pouvoirs publics à une prise d’action rapide et ambitieuse. Le gouvernement estonien, au travers d’Harry Liivmembre du Ministère estonien du Climat et de la Commission d’Helsinki, a également pu aborder les aspects économiques et sociaux que la lutte contre l’eutrophisation soulève, ainsi que les mesures d’ores et déjà mises en place comme les quotas d’intrants alloués aux pays côtiers de la Mer Baltique. Beaucoup reste encore à faire mais l’ensemble des participants a salué cet espace de dialogue autour d’un des enjeux environnementaux prioritaires pour l’Estonie et ses pays frontaliers.

Galway : Principes éthiques de la recherche et Carbone Bleu

Un  nouveau workshop de dialogue avec la société – Tara Europa Lab –  a été organisé à Galway, en Irlande, le 14 septembre 2023, en collaboration avec des partenaires des projets BlueRemediomics et BIOcean5D, co-financés par l’Union Européenne. 

Cette session de dialogue entre les scientifiques et les acteurs locaux en Irlande a accueilli différents acteurs de la société civile irlandaise : des membres de l’académie, responsables institutionnels et membres de réseaux associatifs. Chris Bowler, directeur scientifique de la Fondation Tara Océan, a initié une discussion sur des principes éthiques de la recherche, appliqué à la gestion des écosystèmes et à la notion de Carbone Bleu. Jusqu’où pouvons-nous aller en termes d’ intervention humaine dans la nature? Devons nous appuyer, par exemple, des projets de fertilisation artificielle de l’océan pour augmenter la captation de CO2?  Vaste sujet qui à permis une discussion riche et diverse, animé par le professeur Abbe Brown, spécialiste des questions éthiques de la recherche à l’Université d’Aberdeen, dans le cadre du projet BlueRemediomics. 

À la séquence finale, un groupe de plus de 20 acteurs du milieu marin irlandais ont pu partager et discuter des défis locaux rencontrés en matière de restauration de la biodiversité marine, du potentiel des solutions innovantes en matière de carbone bleu et de la manière dont les politiques peuvent résoudre ces problèmes.

Les Tara Europa Labs marquent une pause, avec une des activités à Lyon en janvier 2024.

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