One Health : quels liens existent-ils entre santé humaine, santé des autres animaux, des végétaux et santé des écosystèmes  ?

Le concept One Health (une seule santé) se base sur une vision holistique de la santé en prenant en compte les interactions entre les santés humaine, des animaux non-humains , des végétaux et de leurs environnements. Comprendre cette approche, c’est mieux appréhender cet équilibre fragile et ainsi mieux agir face aux changements : épizooties, zoonoses, climatiques, pollutions et crises alimentaires…

Tara Clipperton
Clipperton ©Gabriela Guberman – Fondation Tara Océan

Qu’est-ce que le concept One Health ?

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit le concept de One Health comme une approche intégrée et globale, fondée sur le constat que la santé est plurielle. Du constat initial que la santé des animaux a des influences sur la santé humaine, le concept s’est élargi jusqu’à englober la santé des végétaux et celle des écosystèmes. Ainsi la santé des animaux non-humains, des humains, des végétaux  et de leurs environnements sont décrites comme étroitement liées, chaque atteinte à l’une a un impact sur l’autre. Le principe d’une ‘seule santé’ (One Health) vise ainsi à prendre durablement en compte ces interactions.

Historique et évolution

L’évocation de cet équilibre étroit entre les santés ne date pas d’aujourd’hui.Dès l’antiquité, Hippocrate écrit sur le lien entre la santé des humains et leur environnement extérieur. Il observe l’influence des milieux (air, eau, sol) sur la santé et le bien-être humain. Certaines de ses recommandations ont été utilisées pour choisir des lieux d’implantation d’une ville ou d’un palais favorable à la santé de ses habitants ou encore des indications pour adapter la manière de soigner dans un nouveau lieu d’exercice pour un médecin. 

Au XVIIIe siècle, des concepts de néo-hippocratisme et d’hygiène publique accentuent la prise en compte des milieux et de leur environnement pour traiter la santé humaine. 

C’est en 1855 que le terme zoonose est créé : maladie qui se transmet des animaux à l’homme et inversement. 

Au XXe siècle, la technologie met l’aspect environnemental de côté. Mais en 1986, la charte d’Ottawa, établie à l’issue de la première Conférence internationale sur la promotion de la santé, revient sur le lien entre santé et environnement. 

En 2004, le concept de One Health – une seule santé apparaît. La définition du concept prend du relief avec le travail du One Health High-Level Expert Panel (l’OHHLEP qui est un groupe d’experts associant OMS, Food and Agriculture Organization (FAO), The World Organisation for Animal Health (OIE), Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE)), puis avec la reconnaissance formelle du cadre par l’Assemblée générale des Nations Unies qui actent en 2023 qu’une seule santé unit humains, autres animaux, végétaux et écosystèmes.

“La santé des humains, des animaux domestiques et sauvages, des plantes et de l’environnement en général (y compris des écosystèmes) est étroitement liée et interdépendante.” Définition élaborée par le Groupe d’experts de haut niveau (OHHLEP)

Cette définition se distingue des visions précédentes de la santé par l’intégration de la santé des végétaux et des écosystèmes, allant au-delà de la simple interface homme-animal. Le texte de la résolution souligne explicitement que les urgences sanitaires mondiales ont « inversé des gains de développement durement acquis et entravé les progrès vers la réalisation de l’Agenda 2030 ». Le concept d’une seule santé s’impose donc désormais pour atteindre les Objectifs de Développement Durable (ODD), l’atteinte de l’ODD 3 (santé humaine) étant impossible sans préserver la vie terrestre (ODD 15) et aquatique (ODD 14). 

Le 27 mars 2023, la quadripartite des organisations des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), pour l’environnement (PNUE), la santé (OMS) et la santé animale (OMSA) lançait un premier appel conjoint à l’action globale. Cet appel exhorte les pays et les parties prenantes à traduire le concept d’une seule santé en actions politiques concrètes de l’échelle mondiale, nationale jusqu’à la mise en œuvre sur les territoires. Il s’appuie sur un plan d’action dont l’un des chapitres est spécifiquement dédié à l’environnement et traite directement des risques liés à la contamination plastique et toxique qui affecte, dans un destin commun, tout le vivant humain et non humain.

Iles Marshall © Francois Aurat
Iles Marshall © Francois Aurat – Fondation Tara Océan

Quels sont les objectifs du plan One Health ?

Le One Health Joint Plan of Action porté par la quadripartite FAO, PNUE, OMS et OMSA est lancé et poursuit désormais plusieurs objectifs complémentaires : 

Le plan donne une colonne vertébrale à ces ambitions. Il met l’accent sur des systèmes de santé et alimentaires plus durables, une meilleure gestion des menaces sanitaires mondiales, une gouvernance renforcée et une meilleure prise en compte des écosystèmes. 

L’objectif n’est pas seulement de réagir aux crises, mais de transformer nos façons de produire, de surveiller, de prévenir et de décider.

Pourquoi est-il important d’adopter l’approche One Health ?

Santé animale non humaine, santé humaine et santé environnementale : toutes liées. 

Une pollution chimique peut fragiliser un écosystème. Un écosystème fragilisé peut modifier les interactions entre espèces. Ces nouvelles interactions peuvent accroître certains risques infectieux, alimentaires ou toxiques. Quand nous compartimentons les problèmes, nous passons à côté de leurs causes communes. Quand nous relions les causes, nous ouvrons la voie à des réponses plus efficaces. 

Cette approche de One Health est  importante car elle remet l’humain à sa juste place. Non pas au centre du vivant, mais au sein d’un tissu vivant dont il dépend et qu’il méconnaît. 

Imaginez que le nombre même des espèces vivant sur notre planète (estimé entre 8 et 10 millions) n’est pas connu. Que seule une vingtaine de pourcent a été décrite. Alors, que dire des savoirs de ces espèces, de leur diversité génétique, de leurs interrelations et de leurs interdépendances. Notre santé humaine se trouve quelque part au carrefour de ces relations.

Crabe dérivant sur un fragment microplastique
Crabe dérivant sur un fragment microplastique

Une seule santé vue de l’Océan

Pour la Fondation Tara Océan, impliquée depuis plus de vingt ans dans la recherche sur la biodiversité océanique et les changements environnementaux, parler d’une seule santé n’est pas évoquer un concept mais une réalité palpable. Les expéditions, notamment celles sur les plastiques (Tara Méditerranée, Tara micro-plastiques) ou sur les polluants chimiques dans le continuum terre-mer (Tara Europa) contribuent à lever le voile sur la complexité des relations du vivant avec son environnement. Car, au-delà de l’apparente simplicité du concept d’une seule santé, se cache une extraordinaire complexité. 

Nous dépendons de la bonne santé de l’Océan

La bonne santé de l’Océan est une condition indiscutable du maintien de notre espèce en bonne santé. Les fonctions de l’Océan, notamment en matière de production d’oxygène, de régulation du climat et du cycle de l’eau définissent en partie les facteurs abiotiques* terrestres qui nous sont nécessaires.

Vue de l’Océan, la définition d’une « santé des humains, des animaux domestiques et sauvages, des plantes et des écosystèmes, étroitement liée et interdépendante » doit donc être clarifiée. 

Prendre ce terme d’interdépendance au sens d’une dépendance symétrique serait commettre un contre-sens. On ne peut, en effet, que dresser le constat d’une dépendance de la santé humaine à la santé des biocénoses**, celui d’une dépendance de ces biocénoses au maintien des biotopes***, donc à des conditions de vie acceptables par les espèces qui les composent, incluant certaines des plus sensibles d’entre elles. 

Mais l’inverse n’est pas vrai, si nous dépendons de la santé de l’Océan, la santé de l’Océan, elle, ne dépend pas de nous. Elle dépend de notre capacité à mettre fin aux atteintes que nous lui portons, au rang desquelles réchauffement climatique, pollutions chimiques, plastiques, acidification, …) dégradations directes des biocénoses (pressions halieutiques, destructions d’écosystèmes côtiers, …). 

En un mot, la santé publique ne peut pas être pensée sans la santé environnementale, notamment celle de l’Océan. Elle impose de sortir d’une vision anthropocentrée qui nous enferme et nous empêche de penser la santé comme un bien commun que nous partageons avec le vivant.

*Abiotique : Désigne tout ce qui n’est pas vivant dans un environnement, mais qui influence la vie. Cela comprend des facteurs physiques et chimiques comme la température, la lumière du soleil, l’humidité du sol ou le relief, etc.

**Biocénose : Ensemble des êtres vivants (animaux, végétaux, champignons, bactéries) qui cohabitent et interagissent par des liens de reproduction, prédation, symbiose, parasitisme ou commensalisme, … dans un espace donné (le biotope).

***Biotope : Milieu physique, défini par les conditions abiotiques.

Si nous dépendons de la santé de l’Océan, l’inverse n’est pas vrai. La santé de l’Océan dépend surtout de notre capacité à cesser de lui nuire. Cette nuance change tout. Elle nous invite à passer d’une logique de domination à une logique de responsabilité.
Fondation Tara Océan
Dauphins
Dauphins ©Maéva Bardy- Fondation Tara Océan

Quelles disciplines sont impliquées dans One Health ?

La médecine humaine, la médecine vétérinaire, l’épidémiologie, l’écologie, la microbiologie, la toxicologie, la santé publique, l’agronomie, la climatologie, l’océanographie, les sciences sociales, le droit, l’économie, l’aménagement et les politiques publiques, … ont toutes une place dans cette approche collaborative. 

Cette diversité est au cœur du travail du Groupe d’experts de haut niveau l’OHHLEP, qui cherchent précisément à créer un langage commun entre secteurs. L’enjeu n’est pas d’additionner les expertises, mais de les faire travailler ensemble.

C’est aussi ce que la Fondation Tara Océan  réalise avec ses expéditions, croisant observations scientifiques,  plaidoyer, éducation, art et sensibilisation. La science seule ne suffit pas à embrasser l’extraordinaire complexité d’une seule santé. Bien sûr, des résultats scientifiques robustes, épaulés par un important travail de vulgarisation, de communication et de plaidoyer sont indispensables. Mais, face à nos capacités limitées de comprendre le vivant, ils ne suffisent pas. Il nous faut accepter une certaine humilité et envisager d’autres manières d’appréhender le monde, nourries par l’art, les sciences humaines et sociales et construites sur d’autres rapports éthiques au vivant.

Clipperton © Francois Aurat – Fondation Tara Océan

Qu’est-ce que l’approche One Health  change vraiment ? 

Dans une goutte d’eau, un fragment plastique, un polluant invisible ou un plancton microscopique se joue déjà une part de notre avenir. L’Océan enregistre les traces de nos excès, mais il est aussi le témoin des liens profonds entre chimie, climat, biodiversité et santé.

L’environnement ne doit plus être perçu comme un simple facteur de risque externe, mais comme le socle de notre stabilité commune. La Fondation Tara Océan défend une vision dans laquelle protéger l’Océan revient à protéger notre santé physique, mentale, sociale et la continuité même des grands cycles du vivant. C’est une ligne à la fois scientifique, politique et profondément humaine.

One Health nous invite à changer de regard. La santé n’est pas un territoire cloisonné entre hôpitaux, élevages, champs et Océan : c’est un paysage vivant, commun, fragile et interdépendant.  Mieux que prévenir les crises, nous choisissons une manière plus juste d’habiter le monde, avec lucidité, méthode et la conviction que protéger le vivant, c’est déjà nous protéger nous-mêmes.

Quels sont les défis de la mise en œuvre d’une seule santé ?

Le premier défi est de s’accorder sur une approche One Health non réductrice. La tentation d’un excès d’anthropocentrisme est grande, elle conduit toujours à considérer une santé contre le reste du vivant et donc nier l’essence même du One Health. 

Vient ensuite la mise en œuvre concrète. Si tout le monde s’accorde assez facilement sur la nécessité de préserver une seule santé.Mais dans les faits, les budgets, les institutions, les indicateurs, les métiers et les arbitrages restent souvent séparés. On demande encore à des administrations différentes de gérer ensemble des problèmes qu’aucune ne peut résoudre seule. Or, la coopération est devenue indispensable. Pour cela, il faut du temps, des données partagées, une gouvernance claire et des objectifs communs.

Le deuxième défi est scientifique. Nous ignorons encore une immense part du vivant. En 2026, environ 242 000 espèces marines sont recensées dans le WoRMS  (World Register of Marine Species) soit environ 15% des espèces qui peupleraient l’Océan . À ce rythme, terminer l’inventaire demanderait des siècles. Même si les recherches sur l’ADN environnemental (ADNe) et l’IA permettent d’imaginer un gain substantiel de temps, ce catalogue du vivant ne dira rien des variabilités individuelles, des relations qui structurent et déterminent la biodiversité. Cela impose de l’humilité, mais aussi de la prudence. Gouverner un monde que nous connaissons imparfaitement exige une vraie culture de précaution.

Le troisième défi est politique. Pour la Fondation Tara Océan, une stratégie ambitieuse devrait articuler prévention, précaution, lutte contre les pollutions plastiques et chimiques, réduction des émissions fossiles, restauration des habitats côtiers, limitation des activités extractives destructrices et vigilance accrue face à la géo-ingénierie. Autrement dit, l’approche intégrée n’a de sens que si elle débouche sur des choix concrets, parfois exigeants, qui touchent nos modèles socio-économiques.

Pour aller plus loin sur le concept de One Health, découvrez notre document  “Une seule santé vue de l’Océan” (à venir). Pour la Fondation Tara Océan, l’articulation des principes de prévention et de précaution devrait être le moteur opérationnel d’une stratégie ambitieuse « une seule santé ». 

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